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Entretien avec Jean Lambert-wild

après plus d’une dizaine d’années d’écriture, comment s’articule aujourd’hui crise de nerfs –parlez-moi
d’amour– dans votre parcours ?

cette proposition s’inscrit-elle dans une suite logique ?

Jean Lambert-wild : Je travaille une logique où chaque proposition dévoile un inconnu dont je découvre qu’il s’agissait, en fait, de la proposition suivante ; et de connus inconnus en inconnus connus, je m’approche de
mon terme.
Crise de Nerfs –Parlez-moi d’amour– est la deuxième de trois Confessions. Elle s’inscrit dans le cadre d’un ensemble, auquel je travaille depuis longtemps, qui comprend trois Epopées, trois Confessions et trois Mélopées. La première des Confessions s’intitulait Grande Lessive de printemps, je l’ai mise en oeuvre il y a près de dix ans et ce fut pour moi un événement marquant qui a bouleversé le peu d’ordre que j’essayais de mettre dans ma vie. Pour achever ce triple triptyque, j’écrirai un Dithyrambe, qui sera la clé de voûte de l’ensemble. Quand j’en serai là, je crois que je me reposerai ! Mais d’ici là ce projet d’écriture m’aura arraché de nombreuses années. Car rendre lisible l’agencement des matériaux d’écriture d’une seule proposition me demande deux ou trois années d’attention.

l’ensemble des épopées, confessions et mélopées, achevé par un dithyrambe, portera-t-il un titre ?

Je ne m’étais, jusqu’à présent, pas préoccupé de cette question. Mais, si vous le permettez, j’y apporterai une réponse d’ici vingt et un ans. En attendant, Crise de Nerfs –Parlez-moi d’amour– s’inscrit dans le parcours commun que Jean-Luc Therminarias et moi poursuivons depuis quelques années. Notre binôme a déjà mis en oeuvre Drumlike, Orgia, Spaghetti’s Club... Nous signons ensemble ce spectacle, et tentons de pousser plus
loin nos interrogations. Nous échangeons nos questionnements et partageons nos expérimentations. Nous essayons d’éliminer peu à peu les ruptures qui peuvent exister entre nos deux champs sémantiques pour que
la matière de l’un complète celle de l’autre. Le binôme fonctionne par alternance. Chacun à notre tour nous nous retrouvons en première ligne. Cette fois-ci, c’est mon tour. La plupart du temps, j’écris un squelette
qui précise le principe narratif, sur lequel Jean-Luc propose un squelette de composition. Puis chacun part à la recherche de son matériau poétique ou musical, et tout s’établit peu à peu selon les interprètes du
spectacle ; car la partition musicale, comme la rythmique du texte doit s’accorder avec la voix des acteurs. Quand la parole est établie, il faut trouver le cadre et la justesse de son énonciation. L’écriture théâtrale se
poursuit ainsi dans un espace scénographique que je mets en oeuvre après de nombreuses discussions avec mes compagnons, mais surtout avec Renaud Lagier qui signe, depuis le début, l’éclairage de chacun de mes
projets.
crise de nerfs –parlez-moi d’amour– a pour thème et squelette les individus naufragés. qui sont-ils ?
Il ne s’agit pas d’un thème, mais d’une sensation. Le premier des naufragés, c’est moi. Ma condition de «poète» ne m’exclut pas de ce que le monde est en train de vivre. Je tente de partager une vision, un regard. Ce que je vois aujourd’hui du monde me bouscule. Je voudrais en proposer sur scène une traduction poétique. Il s’agit d’un naufrage partagé. J’essaie d’être stoïcien dans mon appréhension des choses : tout cela n’est pas si grave ! Même si cela nous conduit à traverser des vallées de larmes. J’ai encore l’espoir que nous y trouverons parfois des prises amusantes. Je cultive l’humour du désespoir. Traverser en scaphandre cette vallée de larmes, c’est déjà un bon moyen de s’en sortir...
crise de nerfs –parlez-moi d’amour– n’a pas de metteur en scène. vous en signez cependant la «direction». quelle différence faites-vous entre cette «direction» et vos activités de metteur en scène, puisque vous avez monté les pièces de pasolini, sénèque, gombrowicz, bond ?
Je ne suis pas metteur en scène, ce n’est ni ma fonction ni mon rôle. Je suis un homme de théâtre par mon enseignement, par mes maîtres. La définition actuelle du metteur en scène ne me correspond pas. Henri Taquet, directeur du Granit, Scène Nationale de Belfort, où j’étais artiste associé, m’a un jour dit qu’«il faut des mules pour porter les prophètes». Ce rôle de la mule me convient si l’on veut bien s’entendre sur le fait que certains acteurs sont des prophètes !
vous parlez de capitaine et de bateau. dans crise de nerfs –parlez-moi d’amour–, il est question de scaphandrier et de naufragés. ce champ sémantique, marin, est-il propre à crise de nerfs –parlez-moi d’amour– ?
J’ai raté ma vie ! Je voulais être marin, j’ai échoué. Je suis né et j’ai vécu de nombreuses années à l’île de la Réunion. L’ensemble de l’horizon était constitué par l’océan. Un océan infini vers lequel pouvaient se porter tous les regards. Il contenait à la fois tous les souvenirs des choses perdues et tous les espoirs de celles à découvrir. Ensuite, il a fallu traverser cet océan. Cet horizon noyé d’eau est un aliment formidable qui offre de l’apesanteur à mes rêves. L’eau m’est toujours apparue comme une solution à tout.

l’eau plus que l’écriture ?
Mon écriture, au regard du monde et des hommes, n’a pas grande importance. J’ai choisi le champ théâtral pour son caractère éphémère. Les énergies poétiques peuvent y créer des émotions,bouleverser des âmes, mais leur validité ne tient qu’à ce moment éphémère. Penser pour disparaître, voilà qui me convient.
donnez-vous à voir les naufragés ? s’agit-il plutôt de faire entendre un chant aux naufragés ?
On donne à voir un lieu d’enfermement. Les spectateurs sont installés sur quatre blocs de gradins disposés autour d’un espace scénique de quatre mètres cinquante sur quatre mètres cinquante. C’est une chambre d’hôpital où évolue un individu qui a laissé croître autour de lui une double peau, qu’il imagine être une protection contre les agressions extérieures et intérieures. C’est à l’intérieur de cette enveloppe que la comédienne Laure Wolf fait entendre la nostalgie d’un naufragé. Une crise de nerfs, c’est un moyen d’être en lutte, de jeter son corps dans la lutte, comme disait Pier Paolo Pasolini, pour pouvoir trouver des prises avec qui on est, et ce qu’on vit. La lutte est notre salut, du moins le mien. Mais notre désir inavoué est encore qu’on nous parle d’amour.
parlez-moi d’amour, c’est un ordre ? une supplique ?
C’est une prière. Un cordon ombilical, où circulent les sons, l’air et les fluides, relie la comédienne à un lit situé au centre de l’espace. Ce lit parle. À la fin de la pièce, la comédienne essaie d’échapper à l’enfermement qu’elle
a créé elle-même et elle arrache ce cordon. À ce moment le lit lui dit : «Tâche d’être heureux !». Le besoin d’amour doit être pris en charge par la personne qui en fait la demande. Est-on sûr de savoir ce qu’on veut entendre quand on demande : Parlez-moi d’amour ? L’amour est un travail. Le mot «amour» apparaît ici pour la première fois dans mon écriture. Je n’avais jamais employé le terme jusqu’à Crise de Nerfs –Parlez-moi d’amour–.
quel lien établissez-vous entre le mythe de marsyas, nom que vous donnez au «scaphandre autonome pour acteurs», et votre pièce ?
La richesse des mythes tient en la multitude de lectures qu’on peut en faire. En l’occurrence, Marsyas découvre un instrument de musique. Il l’appréhende, cherche à le maîtriser et finit par en jouer merveilleusement. Il ose défier Appolon lors d’un concours d’adresse musicale qu’arbitrent les muses. Il perd et, en punition de son orgueil, est écorché. Son orgueil lui fait perdre sa peau. Il perd l’un de ses principes d’humanité. Crise de Nerfs –Parlez-moi d’amour– et le mythe de Marsyas parlent ensemble de ce que nous vivons aujourd’hui, de ces endroits où nous sommes peut-être en train de perdre notre peau. À vouloir maîtriser tous les instruments, à vouloir défier les dieux, nous risquons de nous dépiauter. Nous avons tendance à oublier que notre peau est essentielle, primordiale. Elle est la surface de notre eau. Et il y a tant d’eau en nous... c’est un miracle qu’elle ne s’échappe pas.
Jean Lambert-wild interviewé par Pierre Notte
pour le dossier de presse du Festival d’Avignon - janvier 2003