Extrait du texte

Ici je parle.
Mais, le naissage de ma voix n’est pas achevé que déjà commence l’allotement de mots
fatigués.
Mastiquer la flaveur de l’enfance…
Sucer le jus des vaines pâtures de la mémoire…
Saliver le sang du parloir de l’âme…
Sont des tâches quotidiennes pour ruminer notre récit.
De moi, je suis muet.
Mais, j’ai dans la bouche une histoire.
Une histoire dite par un idiot qui a trop mâché la chair de son histoire.
Emmurée de ses rivages, l’île gardait l’île.
La peur était enterrée dans les fougères.
Elle nourrissait les fruits.
Le jus terreux de la canne à sucre rappelait aux hommes nés sur l’île qu’ils étaient sucres et
venins, engendrés par morsure de cette peur enfouie dans la terre.
La part immangeable de l’île.
Au fil du temps, des dieux venus d’autres îles et d’autres continents s’étaient échoués sur les
galets de lave arrondis par la houle.
Comme tous ceux qui n’étaient pas nés sur cette île, ils avaient prospéré puis s’étaient
décomposés, rejoignant le compost des rêves que la pluie ravinait dans la mer.
La mer noire et sans racine deguelait parfois des hommes.
Ils sortaient de l’eau plein de force et de vie, gravissaient les pentes abruptes de la montagne
pour s’apercevoir à son sommet qu’ils étaient seuls et abandonnés.
Alors, ils se laissaient tituber jusqu’à la côte pour accueillir d’autres hommes qu’ils espéraient
plus fort qu’eux.
Certains, dont les pieds et les mains étaient moins acérés, tombaient dans des crevasses
gigantesques.
Entourés par les falaises, ne voyant plus la mer, ils perdaient l’ailleurs et le maintenant. De
naissances en naissances, leurs yeux prenaient la couleur et la forme de l’île ; une pointe de
rouge et de noire acérée de sang, de lave et de feu.
Mon père, dont les yeux d’outremer étaient un antidote à la fatalité, débarqua sur l’île avec le
courage du destin.
Il était précédé d’un nuage de guerre et d’un vent de famine.
Nuées venues d’un monde fasciné par son holocauste que seul l’odeur enivrante des géraniums
faisait oublier.
Il était là, bâtisseur d’un troupeau dont les nerfs, la viande et les os seraient une digue contre la
révolte des affamés.
Mais ici, sur l’île, les parades des démons étaient plus puissantes et dangereuses que l’iris
tranchant du regard de mon père.
Le fouet de sa volonté pourrissait dans la moiteur des interdits.
Habitué aux tambours de leur solitude, aucun homme ne voyait dans les yeux des maigres
génisses l’appel d’une prospérité construite sur le meuglement unie de toutes leurs matrices
dévorées par les mouches.
Ils se détournaient de mon père.
L’idée d’un troupeau était un affront à la nature même de l’île qui, pour leur garantir une pitance,
isolait les bêtes et les hommes en d’étroites cavernes, certaines sombres, d’autres éclairées,
toutes creusées par les cauchemars noués des hommes, des bêtes et des pierres.
A cet instant, je n’étais pas sorti du ventre de ma mère.
Elle hésitait à déposer son oeuvre dans l’orifice d’une terre qui lui était inconnue.
Incapable d’une naissance, mon père rejoignit la lignée des combattants qui perdaient leurs
noms en luttant contre l’éternel.
Vaillant et sans espoir, il cimenterait un troupeau avec sa moelle et celle encore fraiche de ses
futurs enfants.
Ce qu’un homme ne pouvait accomplir, le bras armé de sa généalogie s’en chargerait.
En attendant, il lui fallait une monture digne de porter son insolence.
Elle s’appellerait Adam.
Elle serait un taureau.
Il me fallait naître.
Je le fis après que mon frère ait pris souche.
L’île était partout.
Dans le lait de ma mère
Dans les yeux de mon père
Dans le duvet de mon lit.
Elle fardait ma peau d’un fouillis d’ex-voto ou les insectes venaient célébrer baptêmes, mariages
et obsèques.
Tatoueurs d’un ordre monastique souterrain que je dispersais d’un marmottement sanglotant.
Mais qui revenaient accomplir leur oeuvre dès que je m’endormais, laissant sur le sol et les murs
les dentelles argentées de leur forfait.
(… )