L'armoire du Diable par Robert Abirached

 

L ’Armoire du diable tient une place particulière dans la production foisonnante de Jean Lambertwild. On n’y reconnaît guère, à première vue, la superbe et audacieuse allure de son oeuvre, traversée de fulgurants éclats et nourrie d’une puissance langagière qui fait appel aussi bien à de succulents archaïsmes qu’à une invention toujours prête à jaillir. C’est qu’il s’agit, à ma connaissance, du seul ouvrage que Jean Lambert-wild ait écrit sur commande, à partir d’éléments exogènes, et du seul aussi qu’il ait mis en scène lui-même sans lui assigner une place dans l’architecture générale qu’il construit, d’oeuvre en oeuvre, presque toujours en équipe, à la tête d’un collectif pluridisciplinaire qu’il dirige.
De quoi s’agit-il donc dans cette pièce créée en 2013 à Budapest, en langue hongroise, par la troupe du Théâtre national Nemzeti Színház, que son auteur semble loin d’avoir reniée, en attendant peut-être de pouvoir la porter sur une scène française ? Nourrie des ressources traditionnelles de l’art du conte, elle me semble jouer un rôle de contrepoint par rapport à l’ensemble de l’oeuvre, en affichant ses liaisons avec les ingrédients du folklore et du théâtre populaire. Jean Lambert-wild a toujours proclamé son goût pour la magie et pour, dit-il, « les joies mystérieuses d’un monde où l’illusion sonde nos consciences ». Son ambition est, sans nul doute, de faire apparaître la face cachée des choses en leur imposant « la logique de l’irrationnel » et en goûtant le plaisir d’entasser péripétie sur péripétie, dans une allégresse communicative.
Dès le lever du rideau (quand on prévoit encore de le lever), deux personnages face à face, qui se tiennent des deux côtés d’un mur invisible, parfaitement intégrés, l’un à la vie quotidienne et à ses misères – c’est Marichka, la mère forte comme un dragon –, et l’autre habile à déployer une fantaisie parfois troublante dont le sens va se dégager au fur et à mesure qu’avance la pièce – c’est Miklos, désinvolte comme un jeune premier tzigane. Il se livre à un étrange manège, en cajolant avec tendresse le cadavre d’une poule noire. Très vite, alors, apparaît le premier thème majeur du conte, en filigrane d’abord, puis avec une intensité croissante. Tout à l’éloge des capacités de sa poule, Miklos ne tarde pas à affirmer qu’elle pond des oeufs en se nourrissant de sa mémoire, qu’elle picore ses paroles et qu’elle répond au besoin des hommes qui « sont affamés d’histoire » et « dans chacun de ses oeufs, il y a l’or d’un conte ». Elle est, pour ainsi dire, la garante de la liberté de Miklos, et elle s’enrichit en retour de son savoir et de ses rêves, mais, face au jeune homme, Marichka lance un lamento qui entre en balance avec ses déclarations : elle fait l’éloge du lait, représentant de toutes les nourritures terrestres, parce qu’il lui semble évident que les paroles ne nourrissent personne. C’est de lait dont ont besoin les enfants, et c’est du lait que le vieux diable éclopé qui habite dans l’armoire réclame à qui veut l’entendre.
À partir de là, Jean Lambert-wild machine toute une cascade d’événements, d’énigmes, de devinettes et de surprises qui bousculent le monde alentour, mais personne ne peut être dupe de la situation qui s’est installée et des conséquences qu’elle entraîne : il doit bien y avoir quelqu’un qui est responsable de la pénurie de lait et qui organise la famine, source cardinale de la misère des hommes. C’est Dieu que désigne Marichka, bien qu’elle ne croie pas qu’il existe (« si je le trouve », ajoute-elle, « je vais le tuer »). Et c’est l’organisation du monde que dénonce dans un virulent discours que ne renierait pas le plus aguerri des syndicalistes la poule noire brusquement réveillée : « On vous ment ! On vous ment ! » crie-t‑elle. « Il y a du lait partout ! », mais il est confisqué par les gouvernants et les puissants de la terre, qui organisent et exploitent le malheur des hommes. Miklos, lui, s’envole avec sa toute récente épousée, et son dernier appel est un éloge de la liberté et de l’espoir.
Nous atteignons enfin la dernière clé du conte, qui ouvre sur une ultime vision du monde qu’il a fait miroiter tout au long de la représentation. Comme on l’a vu, le thème de l’absence de Dieu s’est par degrés fortement imposé pendant les dernières cabrioles du récit. « Je vais prendre ma retraite, annonce le diable, « et attendre que Dieu tombe de sa croix ». Il n’empêche, pense Marichka, qu’il y aura toujours des gens pour l’annoncer, si bien que ses dernières répliques se détournent de cette question et rejoignent les deux rengaines de son fils, qui ont exalté sans relâche les ressources du rêve et la nécessité de garder vivante la mémoire du monde, que porte contre vents et marées la mémoire des hommes. À la grande surprise de l’auditeur ou du spectateur, intervient soudain et pour finir un salut au théâtre qui, par le pouvoir de la fiction, donne gloire et consistance au temps qui s’en va et à la vie tant éparpillée. Mais à qui refuserait d’agréer ce parcours et l’idée d’un salut par l’art, Jean Lambert-wild offre une échappatoire passablement insolente : les derniers mots de son texte sont une didascalie en petits caractères et à peine visible où il est indiqué assez malicieusement : « Ils éternuent. »