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Entretien avec Catherine Lefeuvre

 

Vous collaborez avec Jean Lambert-wild depuis le début de votre carrière (et de la sienne). Cependant, ce projet marque une première, dans le sens où vous collaborez ici sur le plan artistique. Pourriez-vous m'en dire un peu plus sur ce travail, et sur la façon dont il s'inscrit dans l'histoire de votre collaboration avec Jean Lambert-wild? 

 

Nous travaillons ensemble depuis près de 20 ans maintenant. Nous avons monté la coopérative 326 quand nous nous sommes rencontrés en 1997 et avons toujours, depuis lors, réfléchi ensemble aux projets que nous voulions porter. Mon rôle artistique auprès de Jean porte donc principalement sur le choix des projets et la façon de les produire. De ce fait, j’ai eu la chance d’être témoin de sa trajectoire et des évolutions de son travail d’artiste. Et parmi les évolutions les plus émouvantes que j’ai pu accompagner, il y a en particulier celle de son Clown blanc, né des fulgurances de ses calentures et de sa nature même d’artiste et de poète. En me proposant d’écrire ce texte, Jean souhaitait, il me semble, que je me serve de cette position privilégiée de témoin, d’entomologiste qui décrit ce qu’il voit, pour parler de l’apparition de son clown, de sa nature, des émotions qui le nourrissent.

 

 

Écrire ce texte fut-il une tâche difficile?

 

Ce fut une expérience agréable pour moi car j’écris régulièrement et sporadiquement depuis longtemps. J’ai toujours plusieurs projets en chantier qui structurent ce besoin que j’ai et je l’assume sans en faire publicité. Cela n’avait d’ailleurs pas vocation jusqu’à présent à être évoqué avec quiconque ! Mais nous parlons parfois avec Jean de cette activité parallèle que j’ai et qui me nourrit, puisqu’il partage aussi ma vie.

 

 

Comment s'est déroulé votre processus d'écriture? En secret? En conversation avec Jean Lambert-wild? Pendant des répétitions, ou seule à votre table?

 

Ce texte s’inscrit dans un triptyque en lien avec son Clown blanc. Les indications de départ étaient à la fois très précises et en même temps extrêmement vastes. Le premier texte, intitulé Le Clown du marais, évoque d’une façon très poétique les origines de sa langue, de sa poésie, à travers son enfance, son île et son hypersensibilité au monde. Jean souhaitait garder ce même élan pour les deux textes suivants dont le souffle serait cette interrogation perpétuelle des origines et de la nature de ce Clown sorti de lui. Les deux autres textes, Le Clown du rocher  et Le Clown du ruisseau, restaient à écrire. J’ai donc écrit ce texte, à partir de cette commande, et surtout à partir d’un titre déjà là, puisqu’il pré-existait, dans le schéma poétique que Jean avait imaginé. Je l’ai, bien sûr, interrogé sur ce titre. Jean travaille beaucoup d’instinct, instinct particulièrement développé et toujours maître à bord quand il s’agit de donner le cap. Il pressentait la nécessité, avec Le Clown du rocher, de parler du mythe de Sisyphe. Il me fallait donc déchiffrer les canaux souterrains qui menaient de Sisyphe à son Clown blanc. Très vite nous nous sommes accordés sur le fait que le Sisyphe le plus proche de son Clown blanc était le scarabée royal, plus communément appelé le bousier. Dans son bestiaire préféré, il a toujours eu une place de choix et nous l’avions souvent évoqué auparavant. Sur le plan de la forme, Jean ne m’a donné aucune consigne et je suis d’emblée partie sur une fable pour raconter cette histoire, me permettant de décrire un personnage étrange (et pour cause  puisqu’il s’agit d’un insecte) pris dans une série d’actions intrigantes qui racontent un peu de son monde et de son univers artistique. Il s’agit donc d’un récit sous forme de parabole sur cet artiste bousier.

 

 

Vous êtes proche du Clown de Jean Lambert-wild, que vous connaissez sous plusieurs de ses facettes. Vous le voyez évoluer au travers de différents spectacles, et, on peut imaginer, hors scène aussi. Que pouvez-vous nous dire de l'évolution de ce Clown?

 

C’est un Clown envahissant et dévoreur ! Il occupe le temps et l’esprit de Jean en permanence. Il l’amène même à faire des incursions dans Shakespeare, Beckett et bientôt Molière. Il a commencé sans parole, dans des situations de jeu physiques et psychiques parfois extrêmes, avec ses calentures. La récurrence de son pyjama rayé a cristallisé cette force poétique et tragique qui le constitue profondément. Avec ce costume, c’est un personnage conceptuel qui peut représenter tant de choses dans notre imaginaire collectif que chaque situation de jeu révèle une nouvelle facette de lui, dont le public perçoit parfaitement la charge poétique. Et il s’apparente un peu à un personnage de bande dessinée dont on suivrait les aventures d’album en album, ce qui en fait, à la longue, un personnage populaire et proche de son public, qui le reconnaît et le suit dans ces aventures poétiques et théâtrales. Ce Clown blanc c’est aussi, bien sûr, une approche du travail d’acteur très atypique, très créative et très libre, que ce soit à travers les personnages qu’il incarne ou par l’univers singulier et décalé qu’il déploie par sa présence.

 

 

En relation avec cette évolution du Clown, que signifie, pour vous, ce travail d'écriture qui consiste à regarder le Clown de l'extérieur, tout en le connaissant intimement? Car pour la première fois, ce n'est pas le regard de Jean Lambert-wild sur son clown dont il s'agit, mais du regard de quelqu'un d'autre, "une vision détachée et amoureuse", pour reprendre les mots de Jean Lambert-wild.

 

C’est un sujet d’écriture plongé dans les racines de notre histoire commune, à l’évidence, mais il s’agissait d’en extraire une vision poétique et détachée, avec la position particulière, il est vrai, d’écrire à partir de cette intimité que nous partageons.

 

 

Du point de vue de la mise en espace de votre texte: avez-vous une idée de la façon dont elle va se dérouler? En aviez-vous une idée pendant votre phase d'écriture?

 

J’ai été dégagé de toute contrainte liée à un travail préalable de mise en scène pour écrire ce texte. Mais j’avais bien sûr en tête le fait que ce texte était destiné à son Clown blanc. J’ai donc écrit pour lui et pour son public. Le narrateur s’adresse parfois avec connivence au public, témoin lui aussi des agissements de cet étrange insecte à la blanche figure …

 

 

Pourriez-vous m'en dire un peu plus sur l'analogie que vous déployez dans votre texte, entre le scarabée bousier - la figure de l'artiste - et le Clown de Jean Lambert-wild ?

 

Le Clown du rocher décrit son Clown blanc à travers la figure de Sisyphe, devenu par anthropomorphisme, ce bousier drolatique, rouleur de bouse, astronome émérite, travailleur obstiné et solitaire, qui, par bien des aspects, et pas des moins comiques, nous renvoie à la condition de l’artiste. J’ai voulu à travers la littéralité de la description d’un bousier façonnant sa boule et cheminant obstinément, et quoi qu’il arrive, jusqu’à son terrier, évoquer la quête de l’artiste et sa dimension absurde, insensé, mais tellement nécessaire, tel qu’Albert Camus l’a décrit aussi pour l’homme révolté dans Le Mythe de Sisyphe. La boule à charrier de ce Clown bousier, c’est sa matière poétique à pétrir, sa mémoire d’homme et son besoin d’être au monde, le labeur de sa vie, sa quête du langage et d’un monde renouvelé, différencié. L’entomologie nous apprend par quels instincts ce Sisyphe poursuit ces efforts. Et je pense sur ce sujet aux merveilleux écrits de Jean-Henri Fabre, entomologiste moderne et poète incontesté, à qui ce texte rend aussi hommage.

 

Propos recueillis par Eugénie Pastor