La parole non dite essayait de prendre place

 

Homme à peine déjà parti, déjà revenu d’entre les morts. Qui parle à ce moment-là. Dans l’entre-deux. Qui rejoue, pour des spectateurs et avec une femme, sa femme, des épisodes d’un rituel glacé, précis. Un rituel de gestes et de paroles, mis en scène dans tous ses détails, dans une affirmation paradoxale de la parole qui proclamerait sa disparition et la nécessité de sa disparition pour une autre langue encore inouïe. Dans un silence plein de voix, LA PAROLE NON DITE ESSAYAIT DE PRENDRE PLACE, est-il écrit dans une de ces phrases en capitales qui traversent le texte, comme un leitmotiv. Une des approches possibles d’une pièce que j’ai lue et relue et qui demeure encore énigmatique, donnant le désir de la reprendre encore, d’y revenir, de la relire autrement. Peut-être tenter d’ouvrir les yeux.

... comme ces soldats,

qui sont entrés les premiers

par delà les barbelés d’un lager...

Leurs yeux alors...

Entre l’ici-maintenant, la mécanique de la précision des corps et de la langue, la chosification de l’autre qui pourrait n’être plus que la forme où pourrait s’exprimer l’amour et l’ailleurs d’une parole lyrique, poétique de paysages enfantins, perdus, disparus, comme ces arbres qui aujourd’hui n’existent plus, les mûriers, la tension d’un chant, d’une mélopée, qui ferait penser tout autant à Sade qu’au récitatif du grand combat de Tancrède et Clorinde de Monteverdi, d’après Torquato Tasso.

Une ultime tentative d’explication et de parole entre la mort et la mort (le temps d’un suspens, d’une pause musicale), dans cet instant où tout pourrait se dire et où plus rien d’une certaine façon n’aurait d’importance. Il n’y aurait plus, à ce moment-là, de “scène” possible, d’affrontement psychologique, mais simplement des corps allant vers le corps, langue de la chair affirmée au moment-même où elle s’effondre, disparaît, se détruit.

Dans cet épuisement des corps, du corps de celui ou de celle qui continuent à parler, il n’y a plus de langue de communication où tout irait de soi dans “l’échange”. Non. Seulement deux paroles dressées affirmant l’inhumanité et donnant à saisir, paradoxalement, ce que pourrait être l’humanité d’une relation, l’humanité d’une parole débarrassée de la tacticité. Et à ce moment-là, plus d’enfermement, de réduction, d’interprétation, de “prise” possible sociologique ou psychologique. Non. L’énigme du poème et le scandale radical de cette énigme. L’émotion, qui surgit, de surcroît, malgré elle. Jamais sollicitée ou arrachée. Donnée.

Eugène Durif