Jeter mon corps dans la lutte

Pier Paolo Pasolini
In Qui je suis, trad. J.P. Minelli, Arléa, 1994

Je voudrais m'exprimer avec des exemples.
Jeter mon corps dans la lutte.
Mais si les actions de la vie sont expressives,
l'expression, aussi, est action.
Non pas cette expression de poète défaitiste,
qui ne dit que des choses
et utilise la langue comme toi, pauvre,
direct instrument ;
mais l'expression détachée des choses,
les signes faits musiques,
la poésie chantée et obscure,
qui n'exprime rien sinon elle-même,
selon l'idée barbare et exquise
qu'elle est un son mystérieux
dans les pauvres signes oraux d'une langue.
Moi, j'ai abandonné à ceux de mon âge,
et même aux plus jeunes,
une telle illusion barbare et exquise :
je te parle brutalement.
Et, puisque je ne peux revenir en arrière,
et me prendre pour un garçon barbare
qui croit que sa langue est la seule
langue au monde,
et perçoit dans ses syllabes des mystères de musique
que seuls ses compatriotes, pareils à lui
par caractère
et folie littéraire, peuvent percevoir
- en tant que poète je serai poète de choses.
Les actions de la vie
ne seront que communiquées,
et seront, elles, la poésie,
puisque, je te le répète,
il n'y a pas d'autre poésie que l'action réelle
(tu trembles seulement quand tu la retrouves
dans les vers ou dans les pages de proses,
quand leur évocation est parfaite).
Je ne ferai pas cela de bon cœur.
J'aurais toujours le regret de cette autre poésie
qui est action elle-même,
dans son détachement des choses,
dans sa musique qui n'exprime rien
sinon son aride et sublime passion
pour elle-même.