"En attendant Godot" à la Comédie de Caen #8

"Nous sommes désormais à quelques jours de la première représentation. Le jeu se précise, la fatigue aussi ! Cette fatigue insidieuse qui nous désaxe de nous-mêmes et corrompt nos émotions". Jean Lambert-Wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet, dans la dernière ligne droite, sont à présent à l'heure du "filage", ils partagent avec nous leur derniers doutes, leur recherche de la juste alchimie.

La fatigue n’est pas une alliée sur scène car elle rend imprudents notre sensibilité et nos engagements. C’est une corruption qui réduit les perspectives du jeu. Elle colorise la voix et le geste d’une nuance unique. Elle crispe le muscle secret de la générosité. Elle affadit par touche de gris l’élégance du rire. Il est bien sûr intéressant d’en faire l’épreuve lors des répétitions, car on peut trouver dans cet état des sensations nouvelles et parfois des appuis inédits. Mais si l’expérience devient une habitude, alors le corps et l’esprit poussés dans leur retranchement se barricadent et se défendent de tous nouveaux imaginaires dispendieux.  

 


Il faut avoir plaisir à jouer si l’on veut épuiser la fatigue
Si donc, la fatigue permet parfois d’éprouver les extrêmes d’une émotion, il est cependant imprudent de tabler sur son énergie pour tenir la durée d’une représentation car les extrémités de nos sensations ne font pas tout le spectre de leurs nuances et encore moins la lumière de leur justesse. La fièvre offre des hallucinations, mais aucun moyen de les représenter. Voici donc que la fatigue, cette bonne vieille compagne, rôde autour du plateau. Les gorges se tendent. Les muscles se crispent. Les nerfs lâchent. Cela peut se comprendre, la répétition pendant des heures d’une même scène peut être fastidieuse. L’usure du corps finit toujours par gagner celle de l’esprit. C’est pourquoi, la bonne humeur, la camaraderie, l’entraide et l’humour sont si nécessaires dans les coulisses. Il faut avoir plaisir à jouer si l’on veut épuiser la fatigue.  

Chaque jour nous filons
Depuis lundi, chaque jour à 20h, nous filons. L’emploi spécifique de ce verbe dans notre métier est une belle description de ce que nous essayons de faire. Nous jouons la pièce dans son intégralité, sans nous arrêter, c’est-à-dire que nous remontons le fil qui nous évitera de nous perdre dans le labyrinthe de la représentation, ou encore, car l’image de ce verbe est sensible, nous faisons fils de toutes nos émotions accumulées. 

L’alchimie d’un plateau tient à peu de choses
A chaque fois, nous effectuons un relevé précis du temps, des séquences de jeux et de toutes les erreurs que nous commettons. Nous jouons la pièce actuellement en 1h08 pour le premier Acte et en 59 minutes pour le deuxième Acte. C’est un bon équilibre, mais à l’intérieur de ce temps, le rythme est encore incertain. Faire l’épreuve de la continuité transforme nos appuis. L’énergie d’une scène n’est plus la même après plus d’une heure de jeu. C’est une évidence... mais celle-ci ne fait pas science, car les paramètres à régler pour trouver la juste cadence sont si sensibles que personne ne peut, d’autorité, en décider au préalable. Constamment, il faut se réajuster. Nous devons comprendre ce qui nécessite un supplément d’âme ou encore une précision mécanique de jeu. Nous devons poursuivre le pénible labeur de gratter les quelques mots qui nous restent pour en tirer les mystères qui nous réconcilieront avec ce que nous sommes. Nous devons nous méfier des habitudes qui épuisent le jeu. Ces petites facilités qui nous font croire qu’un peu de stabilité serait une assurance. L’alchimie d’un plateau tient à peu de choses. Tout y est instable. Il faut être aux aguets des tectoniques mystérieuses. Il faut errer sur scène, ne jamais déterminer son pas au rapport du suivant. Marcher en renversant la hiérarchie de la marche. Errer en considérant l’errance comme une protestation face à l’unique pensée réelle du monde. 

POZZO : (...) Mais derrière ce voile de douceur et de calme (il lève les yeux au ciel, les autres l’imitent, sauf Lucky) la nuit galope (la voix se fait plus vibrante) et viendra se jeter sur nous. (Il fait claquer ses doigts) Pfft ! Comme ça (l’inspiration le quitte) – au moment où nous nous y attendrons le moins. (Silence. Voix morne.) C’est comme ça que ça se passe sur cette putain de terre.

Pour jouer "En attendant Godot", il faut être vif, soutenu, présent à chaque instant dans le jeu. C’est un investissement qui combine précision mécanique et engagement de l’âme. Nous ne pouvons pas monnayer au rabais le prix de nos émotions. Nous ne pouvons pas non plus les surévaluer. L’écriture de Beckett est trop humble pour souffrir des démonstrations de sentiments intempestifs. Les résonances se font à belle cadence. Il faut pour cela une pleine santé de l’esprit et point trop de blessures au corps. Tenons cela joyeusement. Bientôt nous serons sauvés. Des spectateurs seront là.

# 8

François Royet

Spectacle

En attendant Godot résonne aujourd'hui avec une forme d'évidence. En ces temps de flux migratoires, où des...