"En attendant Godot" à la Comédie de Caen #7

"Répéter un spectacle, c’est aussi cela : aimer les coïncidences, rire de nos faiblesses, jouer au chimiste, espérer l’alchimie et provoquer des catastrophes involontaires". Voici des anecdotes comme antidotes à l'attente rassemblées par Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet, les trois metteurs en scène du spectacle qui se jouera face au public dans une semaine très exactement.

Un pliant récalcitrant
Dans "En attendant Godot", la scène ressemble à un désert. C’est en partie vrai seulement car Beckett imagine une foule d’accessoires que les acteurs manipulent tout au long du spectacle : une pipe, une valise, un mouchoir, les fameux chapeaux melon, une montre, une corde, un pulvérisateur, etc. etc.

Il en est un qui a particulièrement fait suer l’atelier de construction : le pliant. Ce pliant sert à Pozzo pour s’asseoir tout au long de sa longue scène et nécessite d’être à la fois solide – afin que l’acteur ne tombe pas accidentellement – pratique à déplier (c’est le propre d’un pliant) et facile à porter pour Lucky qui est déjà chargé d’un manteau, d’une valise et attaché par le cou à une corde. L’atelier de construction de la Comédie de Caen en a vu d’autres, se dit-on. Pas sûr : il aura fallu une dizaine de modèles de pliants successifs pour enfin arriver au bon. Une chute, un pincement de doigt, un mécanisme récalcitrant, un placet trop bas, un dossier inconfortable, bref, les neufs pliants non utilisés sont maintenant disponibles à des prix défiants toute concurrence. 

 

Un coussin péteur...
Alors que nous répétions la fameuse scène du pet de Pozzo et que notre régisseur s’échinait à faire fonctionner un coussin péteur en coulisse (le théâtre est parfois d’une trivialité), voilà que Marcel Bozonnet, ex-administrateur de la Comédie Française, couché sur le plateau depuis plus de deux heures, nous raconte une anecdote. Un vieil acteur, engagé sur la mise en scène d’Hamlet par Antoine Vitez, joue le rôle de Polonius. Très belle mise en scène, une scénographie majestueuse de Yannis Kokkos, une distribution prestigieuse et un spectacle de près de cinq heures tout de même. A un moment donné, Hamlet tue Polonius à travers un rideau. Quelques minutes plus tard, un très léger ronflement se fait entendre, gagne en intensité et remplit le château d’Elseneur alors que les acteurs traversent le plateau de façon hiératique, provoquant l’hilarité générale. Comme nous rions de bon cœur à cette histoire, un merveilleux pet issu de la coulisse déclenche un fou rire dont nous nous souviendrons longtemps.

Des chaussures à côté des glaçons
Comme la magie est la seconde passion de Jean Lambert-wild, voire la première, notre spectacle recèle quelques tours dont nous ne dévoilerons rien. Sauf un. Les chaussures qu’Estragon enlève à la fin de l’Acte 1 se retrouvent à l’Acte 2 dans la même position mais ne sont plus de la même couleur. On pourrait faire simple et les changer à l’entracte. Mais c’est mal connaître Jean et son équipe. Le défi a été de savoir comment changer la couleur des chaussures en direct sans intervention extérieure. Il a donc fallu trouver une peinture qui réagissait à la température extérieure. Le théâtre est un art empirique : nous savons maintenant que jusqu’à dix degrés la peinture choisie reste opaque, rendant les chaussures noires, mais qu’à partir de cette température elle devient transparente, faisant apparaître une belle couleur jaune pétante. Pour que la métamorphose s’opère en une vingtaine de minutes et tombe sur la réplique où il est question de la couleur des chaussures, celles-ci sont stockées au congélateur et sorties au dernier moment avant usage. Les bars des lieux où le spectacle sera joué s’étonneront peut-être de trouver des chaussures à côté des glaçons.

Jeudi, au cri de Michel Bohiri : « Epouvanté ! » l’alarme incendie, stridente, nous chasse du Théâtre pendant que nous hoquetons de rire.

Répéter un spectacle c’est aussi cela : aimer les coïncidences, rire de nos faiblesses, jouer au chimiste, espérer l’alchimie et provoquer des catastrophes involontaires.

Ce week-end, lors d’une ballade dans le Calvados, nous sommes passés devant le Garage Pozzo, près du lieu-dit La Planche en prenant la route de La Fosse. Le fantôme de Beckett apparaît même durant les jours de repos…

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# 7

François Royet

Spectacle

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