Adresses publiques rédigées pendant les répétitions d'Orgia au théâtre municipal de Turin en 1968

 

L’espace théâtral est dans nos têtes.

Ici, il n’y a pas de spectateurs :

Le théâtre est un.

Après que nous avons parlé avec vous, applaudir ou siffler est inutile : parler avec nous.

L’acteur est un critique.

Le metteur en scène est un critique.

Le spectateur est un critique.

L’auteur est un sujet et un objet critique.

Les scandales ont lieu hors d’ici : ici, nous accomplissons un rite théâtral.

Le théâtre n’est pas un médium de masse. Même s’il le voulait il ne pourrait pas l’être.

Ici, nous sommes peu nombreux : mais en nous il y a Athènes.

Nous ne cherchons pas le succès.

Nous sommes peu nombreux parce que nous sommes tous des hommes en chair et en os. Les corps ne sont pas aristocratiques.

Ne cherchez pas ici la spécificité du théâtre ni l’idée du théâtre.

Dès que la culture est rite, elle cesse d’obéir aux seules normes de la raison et redevient aussi passion et mystère.

Le théâtre est une forme de lutte contre la culture de masse.

Décentrement !

Ni l’auteur ni les acteurs ne veulent vous scandaliser : faisons scandale ensemble.

Nous ne voulons pas nous adresser au vieux public bourgeois, même pas pour le scandaliser : voilà pourquoi nous sommes ici.

Celui qui a l’habitude de se scandaliser des innovations formelles et des problèmes nouveaux a eu tort d’entrer dans ce lieu : en effet nous n’entendons pas le scandaliser.

Pauvreté !

Pardonnez les lumières qui s’allument et s’éteignent et l’utilisation d’instruments mécaniques : il s’agit du minimum indispensable à la forme extérieure du rite.

À bas tous les théâtres anti-académiques qui remplacent un théâtre académique qui ne peut pas exister...

Pier Paolo Pasolini